
Le questionnement de l’art est depuis leurs débuts une des grandes affaires des Obsédés Textuels.
Après avoir travaillé sur les rapports entre littérature et la peinture, sur l’art pris au mot jusqu’à son influence sur le roman, la rencontre du 21 mai dernier se proposait de revenir sur deux peintres controversés et singuliers que furent au XXe siècle, Bernard Buffet et Balthus.
Pour les évoquer, un chroniqueur et biographe réputé, Jean-Claude Lamy qui signe chez Albin Michel Bernard Buffet, le Samouraï et la présidente du groupe Libella, Vera Michalski, éditrice chez Noir sur Blanc de Balthus. Portraits Privés.
En introduction, Cédric Bru, l’animateur et fondateur des Obsédés Textuels eut ces mots forts : "Que nous disent les peintres ? Nous rappellent-ils que la peinture doit sans cesse subvertir la réalité pour mieux la transcender. Nous exhortent-ils à penser par les signes plutôt que par les mots. Nous confient-ils les secrets de l’invisible en éclairant leurs œuvres de clarté. Ou, davantage encore, élèvent-ils des cathédrales de beauté et de mystère pour exorciser leur condition si équivoque, entre l’artisan et l’artiste. Celle d’être peintre, celui qui, comme l’écrivait Albert Camus, "possède cette singularité dans la création de présenter ce qui devient toujours et de le présenter dans un instant qui n’en finit jamais"."
Il conclut cette présentation en définissant ainsi les deux artistes en question : "Buffet et Balthus furent des résistants insensibles aux courants comme aux louanges ou aux attaques. Ils pratiquèrent chacun des arts singuliers quand d’autres, certes avec parfois beaucoup de talent, s’engouffraient dans les corridors de la mode et du dogmatisme en méprisant l’un et en embaumant l’autre." et rendit hommage ''"à deux « monstres de peinture »__ à deux pèlerins de la création et à deux âmes intranquilles."''
Jean-Claude Lamy, né en 1941 est journaliste et chroniqueur littéraire au Midi Libre. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages dont les biographies de Mc Orlan, Brassens, Sagan ou Prévert.
Il dévoile dans Bernard Buffet, le Samouraï le mystère et la vie de Bernard Buffet, artiste tourmenté aux amours sulfureuses. Bernard Buffet, en plus du peintre infatigable, a incarné l'esprit rebelle des années 1950-1960, dont ce livre restitue toute l'effervescence et le climat.
A la question de Cédric Bru de savoir pourquoi consacrer aujourd’hui un livre à Bernard Buffet, Jean-Claude Lamy répondit que c’était en quelque sorte pour le réhabiliter et, avec beaucoup de sensibilité rappela que toutes les biographies qu’il avait entreprises s’attachaient à des êtres qu’il avait personnellement connus et que Buffet était de ceux-ci, au même titre que Françoise Sagan dont il établit un long parallèle avec le peintre considérant que l’une comme l’autre avaient été mal jugés par l’histoire et que la postérité leur rendrait justice.
Pendant que le débat s’installait des reproductions du peintre circulaient dans le public donnant à voir le travail si particulier de ce peintre fou de réalisme, de gravité et de foi.
Buffet, s’opposant à l’abstraction en vogue connut une gloire précoce qui lui attira les foudres de la critique toute sa vie. Lamy montra comment il devint vite le peintre à abattre et comment, sans deux hommes essentiels dans sa vie : son galeriste Maurice Garnier et son manager/amant Pierre Bergé, il aurait certainement eu du mal à s’imposer.
L’aspect "people" étant indissociable de la vie du peintre, Jean-Claude Lamy évoqua les années 50 et St Tropez avec la bande de Françoise Sagan où Buffet connut Annabelle qu’il épousa en décembre 58 et avec laquelle il mena une vie plus rangée et toujours aussi laborieuse, même s’ils furent pris ensemble dans le terrible engrenage de l’alcool dont ils ne se dégagèrent qu’au début des années 80.
Une question venue du public aborda l’influence que Pierre Bergé ou Annabelle aurait pu avoir sur la peinture de Buffet. L’auteur, appuyé en cela par l’animateur, dénia toute influence dans la peinture de l’artiste qui n’écouta jamais que son instinct.
Cédric Bru précisa toutefois que le travail sur la couleur s’affirma chez Buffet au fil des années. Ce fut aussi l’occasion de lire des commentaires variés quant aux jugements émis sur la peinture de Buffet de noms aussi réputés que Vialatte, Nourissier ou Céline.
Enfin, l’auteur commenta la fin et le suicide si spectaculaire du peintre, trouvé dans son atelier étouffé par un sac plastique signé « Buffet » et noué autour de sa tête.
Parti sans un mot, sans une lettre, comme en souffrit à jamais Annabelle, sa compagne inconsolable, morte de cirrhose en 2005.

Avant de conclure, Jean-Claude Lamy tint à plaider encore pour la réhabilitation de ce peintre farouche et exigeant dont les cendres furent dispersées dans le jardin du musée qui lui est consacré… au Japon !
Vera Michalski, à qui Cédric Bru demandait ses commentaires, avoua qu’elle avait beaucoup appris lors de cette conversation sur Bernard Buffet sur lequel, elle le reconnut, on a beaucoup d’à priori.
Son mari, Jan, disparu depuis, et elle-même connurent bien Balthus durant les dernières années de sa vie et, à ce titre, et en tant que présidente des éditions Libella qui regroupent Buchet Chastel, Libella Maren Sell et les Editions Noir sur Blanc où est édité ce Balthus. Portraits Privés, Vera Michalski avait toute légitimité pour nous parler de cet immense artiste.
Ce remarquable ouvrage, initié avec le concours de la Fondation Balthus, est un hommage collectif à Balthus à l’occasion des 100 ans de sa naissance. Amis, critiques et admirateurs célèbres (Artaud, Char, Noiret, Gere, Bowie…) ont contribué à élaborer l’ouvrage illustré de photos émouvantes.
Comme pour Bernard Buffet, afin que le public prenne bien la mesure de l’importance de la peinture de Balthus, un catalogue circula dans la salle.
Suivant l’agencement du livre qui est intelligemment scindé en 3 parties : l’Homme, le Peintre et des témoignages variés, on put faire revivre ce peintre "culte" aux tableaux énigmatiques et sulfureux (en particulier par son travail sur les jeunes filles…).
Cédric Bru commenta après lecture des entretiens du peintre avec des célébrités telles que Richard Gere ou David Bowie, insista sur la justesse de vue d’Antonin Artaud qui, mieux que quiconque, comprit Balthus, rappela que, comme Buffet qui s’était opposé à l’abstraction, Balthus contourna le surréalisme.

Enfin, Vera Michalski, à la faveur d’un très beau texte écrit par son mari, revint sur la foi du peintre.
Artiste qui se considérait comme un artisan, Balthus pouvait passer cinq ans sur une toile avant de la considérer achevée, s’inspirant en cela des grands maîtres italiens qu’il vénérait comme Piero della Francesca ou Masaccio.
Celui qui dirigea la Villa Médicis pendant près de 10 ans était un amoureux de tous les arts, en particulier de la poésie et du cinéma et c’est précisément Wim et Donata Wenders qui lui rendent dans le livre le plus bel hommage par ses mots : "L'art du vingtième siècle n'a pas connu d'autre rêveur éveillé aussi précis et fantastique que lui".
Le temps des questions aux auteurs arriva qui se plièrent à l’exercice avec beaucoup de disponibilité et d’attention. Une fois que Cédric Bru eut présenté les nouveautés de l’actualité littéraire, la séance de dédicaces put commencer.
Prochain rendez-vous, exceptionnellement un mardi…, le 24 juin sur le thème de l’amour en collaboration avec l’Académie Saint Valentin. en préambule aux vacances !
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